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Faculté de théologie
Université catholique de l'Ouest

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Dieu se communique en islam

23 septembre 2010 Dialogue interreligieux et missiologie - Maleck Chaieb

Introduction : problème du titre

Dieu se communique en islam : pour moi, le problème réside dans l’aspect pronominal. Dieu se communique cela veut dire que Dieu dit quelque chose de lui-même, autrement dit, qu’il se révèle. La tradition biblique nous présente de différentes manières, des récits dans des contextes variés, qui disent des choses sur « qui est Dieu ». Or, dire qui est Dieu, dans son être, en islam, se trouve en complète contradiction avec la Transcendance de Dieu. La transcendance de Dieu lui interdit en quelque sorte, de se révéler où d’avoir un lien direct avec sa créature, Dieu est au ciel et l’homme est sur terre.

Pour développer cette affirmation je vous propose d’avancer progressivement :

1) premier point : Les noms de Dieu en islam.

Les 99 noms de Dieu « Al-asmâ’ al-husnâ » sont une longue liste des attributs qui disent quelque chose sur Dieu. Pour autant, est-ce que cela veut dire que Dieu en islam « se » communique ?

Le Coran contient un nombre considérable de noms divins. La tradition en a réuni un certain nombre et en a ajouté quelques autres ; ainsi s’est formée une liste de quatre-vingt-dix-neuf noms . Le centième nom est considéré généralement comme le secret de Dieu.

On peut partager les Noms de Dieu en deux groupes, le premier comporte tous les noms liés à la miséricorde ou à la beauté (Jamal), le second est consacré aux noms liés à la rigueur ou à la majesté (Jalal).

D’abord, Dieu est Unique, Tout-puissant, l’omniscient. Il est le Saint d’une façon absolue, dans le sens d’une « séparation » avec tout le créé, car nul ne peut être égal à Dieu ni lui être comparé. Dieu est celui qui subsiste éternellement (20,73), alors que le monde présent sera anéanti (55, 26-27). Il est absolument transcendant, il n’a aucune ressemblance avec sa créature : « Rien n’est semblable à lui » comme le dit la sourate 42,11 et aucun humain ne peut être à son image, parce que personne n’est semblable à lui . Dieu est le créateur, il est aussi celui qui fait mourir.

Mais d’un autre côté il est aussi le Dieu miséricordieux. Il est proche de l’homme en ce sens qu’il répond à sa prière (11, 61) ; il est « plus près de lui que la veine de son cou » (50,16), il pardonne, il est le donateur, il nourrit, il donne la vie…

Donc on peut voir que le Coran évoque quelque chose du Mystère de Dieu en prononçant les noms : « le miséricordieux, le puissant, le Dieu un », et pourtant, il s’arrête devant le mystère de Dieu, transcendant, inaccessible. Le coran lui-même dit : « Les regards des hommes ne l’atteignent pas… » (6, 103). Il est « celui qui demeure caché » (57, 3). « Il connaît parfaitement le mystère mais il ne montre à personne le secret de son mystère » (72, 26). Henri SANSON souligne la différence d’attitude avec le christianisme, il dit à ce propos : « L’islam entend rester au seuil de l’expérience de la transcendance en tant que telle. Le christianisme entend situer l’être à l’intérieur de la transcendance elle-même ». Il faut rappeler que l’islam reste la religion de la transcendance de Dieu.

Ainsi, Louis Gardet dit à ce sujet : « inaccessible en son Unicité, Dieu ne parle à l’homme que ‘par révélation ou de derrière un voile’ [Cf. S.42, 50]. Et ce qu’il révèle alors, c’est le mystère non de sa vie intime, mais de son agir à l’égard du monde, spécialement à l’égard de l’homme ».

Donc on ne peut pas dire que par ses 99 noms Dieu se communiquerait à proprement parler : mais il révèle son action vis-à-vis de l’homme. Dans le Coran, Dieu communique plutôt sa parole à l’homme. Ce sera notre deuxième point

2) Dieu communique sa parole « dans le coran »

Question de vocabulaire

D’après le Dictionnaire encyclopédique de l’islam, il y a deux mots arabe qui peuvent renvoyer au mot Révélation : « Wahy (وحي ) et Tanzîl (تنزيل). Wahy d’une racine qui signifie « inspirer », implique une source divine, au-delà du monde et de celui qui la reçoit ; Tanzîl (le fait de faire descendre) est tout particulièrement utilisé pour la révélation du Coran ou une autre révélation directe, comme la descente d’une forme des cieux ».

Qu’est ce qu’on peut comprendre de cette définition ? D’abord il a deux termes qui, même s’ils sont en lien avec le terme révélation, n’ont pas le même sens. Ensuite il est dit clairement que le terme Tanzîl (descente) est un terme spécifique à la tradition coranique. Ce qui laisse comprendre que Dieu communique en faisant descendre sa parole, en faisant descendre le Coran.

le doctrine de la descente

Avec la doctrine de la descente, nous sommes au cœur de la foi musulmane. En effet, Dieu a fait descendre le Coran sur Muhammad, comme il l’avait fait descendre déjà sur les prophètes et envoyés antérieurs, Abraham, Moïse, et Jésus. Selon la doctrine musulmane tous les peuples de la terre ont reç un prophète, avertisseur. Ces prophètes ont communiqué le message éternel de Dieu, qui est dans la Mère du Livre au ciel. C’est toujours le même message ; un Dieu Unique suppose un Message unique. Mais ces peuples ont altéré ce message. Muhammad étant le sceau des prophètes a reç le Coran qui achève toutes les prophéties. Il est envoyé au peuple arabe mais avec une mission universelle. Le Coran s’impose comme le livre définitif mettant un terme à toutes les révélations qui l’ont précédées et qui ont été altérées, entre autre par des interprétations erronées.
Ainsi le Coran selon Michollet « remet le lecteur en face du message divin originel qui est occulté dans les autres livres du fait de leur falsification » . Ce nouveau livre ne peut pas être falsifié comme les livres précédents, car Dieu en est le garant.

Par rapport à notre sujet, le procédé de la descente éclaire notre question. Dans le coran, Dieu ne s’est pas communiqué, il n’a pas révélé son Mystère, il a plutôt communiqué sa parole, ses commandements. D’ailleurs, il ne s’est pas adressé directement à l’homme, mais par des intermédiaires. L’ange est l’intermédiaire entre Dieu et le prophète, et le prophète est l’intermédiaire entre l’ange et le peuple.

Que retenir en fait ? Dieu ne se révèle pas au sens ontologique, il ne se communique pas, il révèle ou il communique plutôt sa parole à l’homme qui doit à son tour l’écouter et la mettre en pratique. Cette parole est en fait sa volonté à laquelle l’homme doit obéir et se soumettre dans sa vie quotidienne. Ce sera notre troisième point.

3) La parole de Dieu est sa volonté

L’épisode du voyage nocturne de Muhammad est un bon exemple . Dans ce récit de la tradition, Dieu ordonne à Muhammad que l’homme récite 50 prières chaque jour, mais Mûsâ (Moïse) incite Muhammad à « négocier », pour faire diminuer le nombre. (On pense bien sûr à l’intercession d’Abraham en Gn 18, 17- 33, sur le nombre de justes à Sodome). Alors le récit montre Muhammad allant et venant entre Mûsâ (situé au 6e ciel) et les limites du 7ème ciel (sadrat al-montahâ سدرة المنتهى), où il négocie avec Dieu, caché à la vue de Muhammad par l’arbre du jujubier. Finalement Dieu ordonne à Muhammad que l’homme ne soit tenu qu’à 5 prières par jour.

Ce récit nous montre bien d’un côté Dieu qui révèle sa volonté, et de l’autre côté l’homme qui doit obéir. Dieu est caché par le jujubier, mais il fait parvenir aux hommes sa volonté par des intermédiaires.

Ainsi dans l’islam, Dieu n’est pas pensé pour lui-même. D’ailleurs les musulmans accusent les chrétiens de vouloir dévoiler le mystère de Dieu : « Le Coran a pour rôle de créer un espace sacré autour de Dieu » . Cet espace est impénétrable, même après la mort et la résurrection, parce qu’il est impossible de mélanger les statuts de créature et de créateur : « L’islam pousse ainsi à son maximum le paradoxe d’un Dieu parfaitement transcendant et toujours ineffable qui s’adresse néanmoins à ses créatures. Tout ce qui risque d’induire une confusion des ordres divin et humain est rejeté. Dans cette configuration, le Coran ne médiatise pas la Parole comme connaissance de Dieu, mais comme volonté de Dieu sur l’homme, la seule qui respecte les statuts respectifs de Dieu et de l’Homme ».

Récapitulatif et conclusion

Nous avons donc vu que Dieu en islam communique plutôt qu’il se communique. Il communique sa parole éternelle à l’homme, présente dans le coran. Cette parole résume sa volonté que l’homme doit mettre en pratique. Paradoxalement on peut renvoyer trois questions aux théologiens musulmans : le fait que Dieu dise son nom ne dit-il pas quelque chose de Lui ? Le fait qu’il dise sa volonté ne traduit-il pas qui il est ? D’autre part, On a fait plusieurs fois référence à la tradition musulmane, est-ce que cela signifie que Dieu se communique à l’extérieur du Coran ? L’expérience mystique musulmane aurait peut-être quelques réponses, mais souvent l’orthodoxie a émis ses réserves sur cette expérience, elle est même allée jusqu’à la persécution.

Nous sommes ici dans une faculté de théologie catholique, en train d’écouter une intervention sur la communication de Dieu en islam, de fait ceci doit nous questionner. Comment je comprends cette affirmation que Dieu puisse communiquer ou se communiquer avec d’autres personnes qui ne sont pas de la même tradition de foi que la mienne? Comment je peux l’intégrer ou l’harmoniser avec mon acte de foi comme chrétien ? Ces questions et bien d’autres nous sont posées chaque jour. Vatican II a donné l’impulsion pour chercher des réponses à ces questions. Des théologiens spécialement ceux du dialogue interreligieux, se sont mis à l’œuvre pour prolonger cette réflexion. Ceci ne suffit pas, chacun de nous en tant que théologien, est mis devant cette responsabilité d’essayer d’affiner les réponses en ajoutant sa pierre à cet édifice.